Tout ce qu’il faut avec Nancy Breau

Nancy Breau Tout ce qu'il faut 600 x315
ENTREVUE AVEC SYLVAIN GAUTHIER

Je viens d’un monde avec lequel la musique n’était jamais loin. Chez nous, elle faisait partie du quotidien, des réunions de famille, des soirées qui s’étirent, des harmonies qui se construisent naturellement autour d’une table. Quand on grandit dans une famille comme la mienne, on ne choisit pas réellement si la musique va entrer dans sa vie. Elle est déjà là.

Du côté des Breau, il y a des musiciens un peu partout dans l’arbre généalogique. Mon père joue de la guitare, mon grand-père Édouard jouait du violon, et dans notre maison, l’univers sonore était profondément country. Il y avait du country, du western francophone, beaucoup de chansons portées par des histoires simples, vraies, ancrées dans le vécu. C’est ce son-là qui m’a construite.

Grandir dans une famille de musiciens

Mes premiers repères musicaux viennent directement de la famille. Dans nos fêtes, tout le monde chantait. Tout le monde avait une bonne oreille. La musique n’était pas quelque chose de distant ou d’intimidant. C’était vivant, accessible, partagé. Mon grand-père m’a appris le violon quand j’avais autour de 9 ou 10 ans. Pendant toute mon adolescence, j’ai cru que ce serait mon instrument. J’y ai consacré beaucoup d’énergie, et durant un bon moment, c’est par lui que je pensais m’exprimer comme artiste.  Puis il y a eu autre chose. En faisant des harmonies vocales avec mon père, j’ai découvert ma voix de poitrine, ma voix plus pop, plus directe, plus incarnée. C’est à ce moment-là que le chant a commencé à prendre toute la place. Ce n’était plus seulement un complément. C’est devenu le centre.

Entre le country et la formation classique

Le country a toujours été présent en moi, mais je ne l’assumais pas complètement au début. À une certaine époque, ce style n’occupait pas la place qu’il a aujourd’hui. Quand je participais à des événements comme le Gala de la chanson de Caraquet ou le Festival de la chanson de Granby, je ne sentais pas que c’était le bon moment pour colorer ma musique de cette influence-là.

En 2009, le country n’était pas encore revenu aussi fort dans l’espace musical. Alors, instinctivement, j’ai mis cette partie de moi un peu de côté. Elle n’a jamais disparu, mais elle restait plus discrète. Mon parcours universitaire, lui, s’est d’abord orienté ailleurs. J’ai étudié la flûte traversière de la 6e à la 12e année, puis j’ai poursuivi dans cette voie à l’Université de Moncton. La vérité, c’est que la flûte n’a jamais été mon grand amour. Je la jouais, mais sans cette passion profonde qui fait qu’on sait qu’on est à la bonne place.

J’avais envie de chanter, cependant j’étais freinée par une peur très précise. On m’avait dit qu’en étudiant le chant classique, il faudrait arrêter de chanter du pop. Comme je faisais déjà des prestations avec mon père dans des bars, que je chantais du country rock et de la pop, cette idée m’inquiétait beaucoup. J’avais l’impression qu’il faudrait choisir entre deux identités vocales.  Avec le recul, ce n’est pas aussi absolu que ça. Évidemment, les techniques vocales ne se travaillent pas de la même manière, surtout au début d’une formation classique. Mais, cette crainte m’avait marquée. Après une année en flûte traversière à l’université, j’ai compris que je n’étais pas à ma place. J’ai fait le virage vers le chant, et cette décision a tout changé.

Le déclic du chant classique et de la scène

Une rencontre a été particulièrement importante dans mon parcours : celle de ma professeure de chant, Lisa Roy. Elle a eu un impact immense. Grâce à cet accompagnement, j’ai pu avancer avec confiance et découvrir ce que ma voix pouvait réellement devenir. Il y a aussi eu les ateliers d’opéra. C’est là que j’ai découvert une sensation que je n’attendais pas forcément : le plaisir du jeu. Je n’avais pas eu beaucoup de contact avec le théâtre auparavant, mais tout à coup, la scène n’était plus seulement un lieu pour chanter. C’était un espace d’interprétation complète, où la musique, l’émotion et le personnage se rencontrent. Cette expérience a nourri mon intérêt pour les projets plus théâtraux, un aspect qui revient encore aujourd’hui dans mon parcours. J’ai compris que j’aimais autant raconter que chanter.

La maîtrise, puis le besoin de stabilité

Vers la fin de mes études en éducation musicale et en chant classique, j’ai ressenti un appel réel vers le milieu classique. J’ai donc entrepris une maîtrise en interprétation à l’Université de Montréal, avec l’idée de vivre de la musique comme chanteuse d’opéra. C’était une période importante parce qu’elle m’a forcée à clarifier ce que je voulais vraiment. J’admirais profondément les artistes autour de moi qui tentaient de bâtir leur vie dans ce milieu. Je les admirais sincèrement. Mais je ne les enviais pas.

Cette nuance est devenue très claire pour moi. Je voyais les auditions, les portes qui se ferment, les quelques occasions qui s’ouvrent, les investissements constants en démos, en déplacements, en perfectionnement, sans garantie d’un revenu stable. Je me suis rendu compte que ce modèle de vie ne me ressemblait pas. J’avais besoin de stabilité. J’avais besoin d’un cadre plus solide. Alors, je suis revenue en Acadie pour enseigner.

Enseigner la musique, puis partir à l’étranger

Au Nouveau-Brunswick, j’ai enseigné la musique au secondaire ainsi que l’anglais langue seconde. Déjà, ce passage me préparait à la suite, même si je ne le savais pas encore. En 2012 et en 2013, j’ai commencé à voyager en Europe. Le voyage a rapidement pris une place centrale dans ma vie. Mais, avec la réalité d’une jeune enseignante célibataire, propriétaire d’une maison, il y avait des limites très concrètes à ce que je pouvais me permettre. C’est là qu’est apparue l’idée d’enseigner à l’étranger. En 2014, j’ai déménagé au Koweït. J’y ai passé six ans à enseigner la musique en anglais dans une école américaine.

Je travaillais avec des élèves de la 6ᵉ à la 8ᵉ année, donc principalement des jeunes de 11 à 13 ans. Mon travail couvrait autant la musique vocale qu’instrumentale. J’avais des chorales, mais également des groupes de flûte traversière, de clarinette et de trompette. Le programme était riche, structuré, et l’école était immense, avec environ 2300 élèves. Ce fut une expérience marquante autant sur le plan humain que professionnel. Enseigner dans un tel contexte oblige à se redéfinir, à élargir sa façon d’entrer en relation avec les jeunes, avec l’apprentissage et avec soi-même.

Le retour en Acadie et le virage vers l’hypnothérapie

Je suis revenue en 2020, au moment de la pandémie, après six années au Koweït. J’ai ensuite fait de la suppléance dans les écoles pendant deux ans, mais quelque chose en moi avait commencé à bouger. En 2021, j’ai senti un appel très fort vers une nouvelle carrière. Je voulais continuer à accompagner, continuer à aider, continuer à transmettre, mais d’une autre manière. J’avais envie d’un lien plus individuel, plus profond, plus ciblé. Je voulais toucher la vie des jeunes et des adultes autrement que dans le cadre du système scolaire.

Je me suis donc formée en hypnothérapie à l’École d’hypnose thérapeutique et médicale. Depuis 2022, je pratique l’hypnothérapie à temps plein à Tracadie. C’est une profession que j’aime profondément. Elle me fait vibrer parce qu’elle laisse place à l’écoute, à l’intuition et à la créativité. Pour moi, une séance d’hypnose ressemble presque à une forme de poésie pour l’âme. Chaque rencontre est différente. Chaque personne arrive avec son univers, son rythme, ses images intérieures, et il faut créer un accompagnement vivant, sensible, sur mesure.

Cette nouvelle carrière me donne aussi une flexibilité précieuse. Elle me permet de faire de la place à la musique quand elle se présente, d’adapter mon horaire aux répétitions et aux spectacles, et d’accueillir le retour grandissant de la création dans ma vie.

Un livre en chantier, entre synchronicités et éveil spirituel

Depuis quelque temps, j’écris aussi un livre. En vérité, plus j’avance, plus je réalise qu’il s’agit probablement de trois livres plutôt que d’un seul. Le projet a déjà pris beaucoup d’ampleur, au point d’atteindre environ 150 000 mots. Le premier tome racontera surtout comment je me suis retrouvée au Koweït, tout l’enchaînement de synchronicités qui m’y a menée, l’éveil à la spiritualité que cette période a déclenché, ainsi que les leçons professionnelles et personnelles que j’en ai tirées. C’est un chapitre de vie qui m’a énormément transformée. Il y a eu des événements marquants, parfois surprenants, parfois carrément déstabilisants, mais toujours riches d’enseignements.

Le livre est toujours en chantier. J’en suis à l’étape de la relecture et de l’édition, mais la musique a repris beaucoup d’espace récemment. L’an dernier, j’ai consacré énormément de temps à ce manuscrit. Cette année, l’élan créatif s’est plutôt déplacé vers les chansons, le studio et les projets scéniques. Le livre verra le jour. Mais, il se pourrait très bien que le mini-album arrive avant lui.

La chanson « Tout ce qu’il faut » : un hommage à Tracadie et à la vie sur l’eau

Ma nouvelle chanson, Tout ce qu’il faut, est née d’un moment très précis. J’étais en bateau avec la distribution de La Croix ignorée, un théâtre musical présenté à Tracadie qui s’intéresse à l’histoire de la lèpre dans la région. Tracadie a déjà accueilli un lazaret, et des gens de partout dans le monde venaient s’y faire soigner aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles.

Ce jour-là, on formait une belle gang de musiciens. Il y avait des guitares acoustiques, une basse acoustique, plusieurs voix. Nous sommes allés se baigner à un endroit qu’on appelle ici un ancien chantier, le camp d’armée, avec l’île au Sable tout près. C’est un coin très fréquenté sur l’eau, une petite bande de sable où il y a souvent une ambiance festive. On s’est mis à jammer, simplement, intensément. En regardant tout ce mouvement sur l’eau, tous ces bateaux, ces Sea-Doo, ces pontons, ces personnes qui pêchent ou qui profitent de la journée, j’ai ressenti quelque chose de très fort : ici, une partie de la communauté vit réellement en lien avec la mer. Quand on vient d’une petite place, il arrive qu’on se compare aux grands centres et qu’on se dise qu’il ne se passe pas grand-chose. Mais, ce n’est pas vrai. Ici, il y a une richesse immense.

Tout ce qu’il faut parle de ça. De la nature qui nous entoure. De la proximité de la mer. Des activités simples, mais précieuses. Des personnes sur qui compter et des amitiés qui donnent du sens à la vie. De cette impression profonde que, finalement, on habite déjà un lieu que plusieurs rêvent de découvrir en vacances. Je peux me rendre à la mer en dix minutes en auto. Cette réalité-là mérite d’être nommée avec gratitude. La chanson est donc par ailleurs un clin d’œil à la vie sur l’eau en Acadie et une déclaration d’amour à la région d’où je viens.

Des collaborateurs solides pour porter la chanson

Si l’écriture des paroles et de la mélodie de Tout ce qu’il faut vient entièrement de moi, les arrangements reposent sur une équipe formidable. J’ai eu la chance de m’entourer de musiciens d’expérience, notamment des membres des Gars du Nord, Nicolas Basque aux arrangements, Danny Bourgeois à la batterie, Mike Bourgeois à la guitare électrique et Justin Doucet au violon, connu aussi pour son travail avec Beaumont. Être entourée de gens comme eux, c’est précieux. Ça permet à une chanson de prendre toute son ampleur, de respirer, de trouver sa texture et sa vraie couleur.

Un EP visé pour 2027

La suite est déjà en mouvement. L’objectif que je me donne, c’est de lancer un EP de cinq ou six chansons au début de 2027. En ce moment, une grande partie du travail consiste à aller chercher du financement, à déposer des demandes de subvention et à rechercher des commandites. C’est une réalité dont il faut franchement parler : enregistrer de la musique coûte cher.

Un projet de six chansons peut facilement approcher les 22 000 dollars. Ce n’est pas un petit engagement. La chanson Tout ce qu’il faut, je l’ai financée moi-même, en partie parce que je trouvais important de revenir dès maintenant avec du nouveau matériel. Après trois ans sans sortie radio, je sentais qu’il serait risqué d’attendre directement la parution complète d’un EP. Il fallait remettre un titre en circulation, recréer une présence, préparer le terrain. Ce lancement s’inscrit donc dans une stratégie réfléchie. Dans l’idéal, un autre extrait paraîtra à l’automne. Celui-là fera partie de l’EP à venir.

« Fille de Trucker », une chanson écrite pour mon père

La prochaine chanson s’intitulera Fille de Trucker. C’est un titre très personnel, écrit pour mon père, qui est camionneur. En janvier, notre famille a traversé une période chargée en émotions lorsqu’il a vécu un épisode de santé important. Il a été hospitalisé en cardiologie et a dû subir trois pontages. Dans cette traversée, un événement m’a frappée de plein fouet : à quel point le métier de camionneur fait partie de son identité.

Même s’il ne peut plus être camionneur depuis presque vingt ans, cette réalité-là continue de l’habiter profondément. En l’écoutant parler de mécanique, de camions, des trajets qu’il faisait autrefois, je n’avais pas nécessairement de grandes réponses à offrir. Mais, j’écoutais attentivement, parce qu’une chanson commençait à se former dans ma tête. Je l’ai terminée dans les derniers mois, et je la vois vraiment comme un cadeau pour lui. Il a très hâte de l’entendre circuler à la radio, et je comprends pourquoi. Il y a dans cette chanson une part de mémoire, d’amour, de reconnaissance et d’héritage.

Créer sans se couper de ses racines

Quand je regarde l’ensemble de mon parcours, je vois un fil conducteur assez clair. Il y a eu le country des débuts, le violon de mon grand-père, les harmonies avec mon père, la formation classique, l’opéra, l’enseignement, l’exil, le retour, l’hypnothérapie, l’écriture, le théâtre musical et maintenant un nouvel élan très concret vers la chanson. Rien de tout ça n’est séparé. Tout se répond.

La scène nourrit l’écriture. L’enseignement nourrit l’écoute. L’hypnothérapie nourrit la sensibilité. Le voyage nourrit la perspective. Et, l’Acadie, elle, reste le socle. Elle donne la couleur, la mémoire, le paysage intérieur. Il y a des moments dans la vie où l’on cherche plus loin ce qu’on possède déjà tout près. Parfois, il faut simplement revenir à l’essentiel pour le reconnaître. C’est exactement ce que me rappelle cette période de création : ici aussi, il y a tout ce qu’il faut.

Écoutez l’entrevue intégrale avec Nancy et sa chanson « Tout ce qu’il faut ».